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Rencontre & Réflexion

Foutu pour foutu…

  20 Sep , 2021       COJ

A quoi bon s’agiter après l’été 2021 qu’on s’est tapé ? Pourquoi diable encore mettre de l’énergie et de la solidarité à réparer les maisons détruites par les inondations, à adopter des comportements qui participent à la diminution de la pandémie de Covid-19, à lutter contre la pauvreté qui continue de s’accroitre, contre les discriminations qui progressent et les inégalités qui se creusent, à trier nos déchets avec zèle dans les « nouveaux » sacs bleus ou encore à limiter nos verbiages sexistes ?

Pourquoi affréter des avions pour protéger quelques milliers d’Afghans après l’échec navrant de 20 ans d’occupation US ? Pourquoi se goinfrer de moins de viande quand le haché porc et veau des établissements Franz Colruyt de Lembeek s’affiche en prix rouge à moins de 5 € du kg ?

On pensait avoir tout bien fait comme il fallait grâce au progrès de notre si sympathique civilisation, avec nos voitures hybrides ou électriques, nos sacs poubelles de toutes les couleurs, le partage de nos données et de nos vies au travers des réseaux sociaux, l’accès à la culture grâce à Netflix, la pâte à tartiner sans huile de palme, les cartes de banque sans contact et la fête des voisins pour pouvoir, au moins une fois par an, toiser les gens dont on se plaint au quotidien…

Nous voilà donc confrontés aux limites de l’hégémonie de notre hédonisme, obligés de constater avec stupeur et naïf étonnement que la conquête individuelle (ou quasi) et égoïste de la maximisation de nos plaisirs au cours de notre existence n’est possible qu’au détriment des autres (certes souvent lointains) ou au péril de la planète (qui tiendra encore bien le temps de notre funeste existence).

Trois siècles après Jean-Jacques Rousseau et sa vision positive des êtres humains « bons par nature », que sommes-nous encore en droit d’espérer au regard de notre expérience ? Il semblerait bien que tout ne soit pas définitivement foutu, mais qu’une véritable révolution culturelle soit indispensable pour sortir de la compétition acharnée des Homo economicus entre-eux que nous impose notre société capitaliste et marchande.

Diverses recherches scientifiques (1) tendent en effet à prouver que la solidarité, l’altruisme et le soin apportés aux autres constituent les structures de la vie en commun et que la survie de notre espèce n’est pas le fait des plus forts, mais bien de ceux qui s’entraident le plus… Il s’agit donc de préférer la coopération à la jungle… Voilà de quoi faire clouer le bec aux tenants d’une méritocratie libérale !

Conscients de cela et pour lutter contre la tentation fataliste qui nous assaille et nous sidère, il y a lieu de revendiquer haut et fort qu’une autre humanité est possible, souhaitable et praticable. Et de manière urgente ! Et pour se rappeler qu’il y va de notre responsabilité collective, je propose de rebaptiser la journée du 13 octobre de l’Unesco dite de « prévention des catastrophes naturelles » en « journée internationale de lutte contre les catastrophes humaines ». Car, à bien y regarder, les désastres auxquels nous sommes confrontés – et de plus en plus – sont de notre responsabilité, bien plus que le résultat de phénomènes inopinés ou inéluctables, voire une quelconque « malédiction ». Ce serait également une manière de (re)prendre notre destin en mains !

Ou alors on attend tranquillos la fin du monde qui nous est annoncée, au travers notamment de nombreux textes (illuminés ou spirituels, c’est selon), précisant parfois l’année 2036 ? Espérons que d’ici là les Diables Rouges auront gagné un tournoi international (le Mondial du Qatar ?), faute de quoi notre humanité risque bien de disparaître sans que notre génération footballistique en or ne laisse des traces dans un quelconque palmarès !

La Mère Tume (2)

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1. L’être humain, solidaire par nature, article de Joëlle Delvaux du 19 Janvier 2021 dans le magazine « En Marche », sur base des ouvrages suivants :
• L’Homme, un loup pour l’Homme ? Les fondements scientifiques de la solidarité, Dirk Van Duppen et Johan Hoebeke, 424 p, 2020, Ed. Investig’Action ;
• Humanité. Une histoire optimiste, Rutger Bregman, traduit du néerlandais par C. Sordia et P. Boyekens, 432 p, 2020, Ed. Seuil ;
• L’entraide, l’autre loi de la jungle, Pablo Servigne, 400 p, 2017, Ed. Les Liens qui Libèrent ;
• Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Yuval Noah Harari, traduit de l’anglais par PE Dauzat, 508 p, 2015, Ed. Albin Michel ;
2. Il faut pointer que c’est la première chronique « À Contre-Courant » signée par une femme dont on ne peut que se réjouir de la sensibilité et de la pertinence !