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Précarité ?

  21 Déc , 2016   , ,    COJ

Le trimestriel de la COJ nous a offert carte blanche sur la précarité des jeunes. J’ai failli écrire « la pauvreté ». Je ne sais pas trop quoi faire du terme « précarité ». Ça pourrait englober toutes sortes de difficultés de vie. Précaire, pauvre, exclu… Mais ce sont des mots distincts et je ne peux pas me contenter de « précarité ». 
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Rencontre (l’été passé en Belgique) entre les groupes de jeunes ATD Quart Monde de Flandre et de Pologne. Ils ont construit ensemble une petite passerelle dans un potager entretenu par notre assoc’. (c) ATD Quart Monde jeunesse

Dans certains colloques, l’emploi du mot permet de se pencher d’abord sur ces jeunes en galère « sauvables », ceux qui ont des difficultés, mais dont certains domaines de la vie offrent encore une sécurité. Pour beaucoup de ceux-là, un emploi décent, comme ils nous le répètent, résoudrait beaucoup de problèmes.

« Précarité », toutefois, n’englobe pas ceux qui n’ont aucune sécurité, pour qui rien ne va. Quand les difficultés se cumulent, la précarité s’arrête et l’extrême pauvreté commence(1). Quand, avec des jeunes, on témoigne dans ces colloques sur la précarité de jeunes qu’on connait, orientés de force en enseignement spécialisé dès la maternelle, d’enfants placés à cause des conséquences de la pauvreté sur la famille, de jeunes nés en Belgique qui ne savent pas lire, qui n’ont pas accès à l’eau ou l’électricité, cela provoque toujours un étonnement. Même parmi des chercheurs ou des travailleurs sociaux.

Du coup, c’est eux que j’ai envie de faire exister ici, ces enfants, ces jeunes et leurs familles, mis de côté par la société et sur qui elle crache pourtant son mépris, car être pauvre est une honte, voire un crime, dans nos sociétés riches. « Incapable, fainéant, fraudeur, casos, baraki » : des mots que les jeunes dans la grande pauvreté entendent régulièrement à l’école, dans la rue, à la télé.

Nous, les permanents d’ATD Quart Monde Jeunesse, on parle de « jeunes vivant l’exclusion ». On évite le mot « pauvre », parce que les jeunes ne l’utilisent pas, ou « défavorisé », bienveillant et pourtant si condescendant. Les jeunes qu’on connait, eux, ils disent plutôt « en galère ».

L’école de la galère

Rencontrer des jeunes qui vivent « la galère », c’est d’abord se prendre des claques. C’est cette jeune qui explique avoir « anonymisé » tous ses cahiers scolaires, pour que si quelqu’un les trouve, on ne sache pas qu’elle est en enseignement spécialisé. C’est ce jeune sans-abri qui va au colis alimentaire et qui revient avec un paquet de pâtes et une plaque de chocolat. Ce sont des ados dont le seul rêve d’avenir, c’est être maman, pour enfin exister aux yeux de notre société. C’est aussi cette petite fille maligne avec qui on passe un super moment en activité et dont on apprend qu’elle est orientée en enseignement spécialisé parce que les frères et sœurs y sont et que la famille n’a pas eu son mot à dire. Ou encore, comme en parlait Victor Hugo, il y a plus d’un siècle, ce sont des jeunes vivant dans des logements insalubres, peuplés de cafards, sans aucun ami(e)s.

C’est découvrir des situations aberrantes, injustes. C’est remettre en question tout le fonctionnement d’une société qu’on croyait égalitaire, fondée sur les droits humains. C’est réaliser qu’on ne savait pas ce que vivent les plus exclus, parce qu’on vit dans une société où l’on ne côtoie que ses pairs, chacun suivant le chemin tracé pour sa classe sociale, sans se rencontrer.

Et tout ça, ça me met en colère. Quel gâchis. De quel gâchis d’idées, de talents, de fiertés – de quel gâchis humain nous sommes responsables. Quel genre d’école acceptons-nous, qui laisse des jeunes sortir sans savoir lire ? Quel genre de société construisons-nous, où un mot comme « cassos » (cas social –NDR) est passé dans le langage courant ?

Mais ces claques que l’on se prend sont aussi des apprentissages. Je pense à une jeune fille de seize ans qui, pendant un jeu pour se connaitre, alors qu’on lui montre la carte d’Europe pour qu’elle montre d’où elle vient, reste le doigt suspendu, dans le silence. Elle ne savait pas placer son pays.

Certains jeunes mettent plusieurs rencontres à oser parler. Certains oublient les dates de réunion. à tous, il faut rappeler la veille le rendez-vous. Ils vivent au jour le jour. Avec eux, on parle de leurs galères, mais aussi des espoirs, de la société, des droits des jeunes, de l’importance de la mixité sociale ; on débat, on se plaint, on imagine, on organise, on essaye.

Avec eux, on apprend les mécanismes qui empêchent les jeunes « en galère » de faire pleinement partie de la société actuelle, avec ses codes et ses savoirs-être, si éloignés de leur quotidien.

Les jeunes qui vivent l’exclusion sont souvent oubliés des conversations institutionnelles les concernant, d’où trop souvent sortent des solutions qui ne les aideront pas, fabriquées par des personnes qui parfois n’ont aucune idée de leurs vies.

On fabrique des sigles qui font oublier à ceux qui les utilisent que ce sont de personnes dont on parle. Ainsi, on nous demande parfois : « Et vous, vous êtes avec des NEETS(2)? ». Ce qu’on répond, c’est que non, on n’est pas avec des « NEETs », on est avec des personnes. Oui, ils vivent une situation où ils ne sont « ni en emploi, ni en formation, ni à l’école », mais cette situation ne définit pas les personnes qu’ils sont.

Rencontre entre jeunes européens (été 2015 en Suisse), où il y avait différents chantiers/activités, dont le travail dans un potager.

Rencontre entre jeunes européens (été 2015 en Suisse), où il y avait différents chantiers/activités, dont le travail dans un potager. (c) ATD Quart Monde Jeunesse

Pauvreté infantile

Si on est un enfant, on aura la chance d’avoir une notion créée spécialement pour nous : « la pauvreté infantile ». Pourtant, si certains enfants sont pauvres, c’est qu’ils viennent d’une famille qui est pauvre. Dissocier la pauvreté d’un enfant de celle de ses parents est une aberration qui laisse penser qu’on peut sauver un enfant sans se préoccuper de sa famille.

Une dame nous a appelé l’autre jour, en demandant quoi faire pour les enfants mendiant dans la rue. Les parents, oui oui, c’est vrai qu’ils sont là, mais elle, c’est « surtout pour les enfants » qu’elle voudrait faire quelque chose. Ils doivent avoir faim et froid. Il faut les protéger. Les mots ne sont pas dits, mais peut-être qu’on pourrait les mettre en sécurité. Ils ne seront plus avec leur maman mais au moins ils auront chaud.

La colère, elle est là aussi, à assister avec impuissance à l’élaboration de lois et de politiques absurdes, médiocres, voire insupportables, qui permettent aux familles et aux jeunes vivant l’exclusion de survivre mais pas de vivre décemment, en leur demandant de troquer leur dignité pour leurs droits.

Des parents à qui les services sociaux demandent que le frigo soit à la fois plein, pour montrer qu’ils savent nourrir leurs enfants, et vide, pour montrer qu’ils ont besoin des aides, à la famille avec des enfants logée dans un bâtiment semi-muré et insalubre, à qui le bailleur social dit de ne pas se plaindre, « au moins ils ne sont pas dehors », en passant par les jeunes couples qui ne peuvent pas habiter ensemble, pour éviter la chute des revenus entrainée par le statut de cohabitant, les exemples sont nombreux.

Je repense aussi à toutes ces fois où en accompagnant des jeunes rencontrer un professionnel, ce dernier s’est adressé à moi, et pas à eux, comme s’ils n’étaient pas là.

Pour que les jeunes les plus exclus puissent vraiment prendre leur place de citoyens et contribuer aux décisions les concernant, il faut d’abord mettre en œuvre des conditions permettant leur participation. Ce qu’ils nous apprennent, ces jeunes qu’on rencontre, c’est à être attentif aux talents et aux obstacles de chacun. Ne pas supposer que tout le monde sait lire ; prendre le temps de se connaitre pour qu’une réunion ait ensuite lieu en confiance ; prendre des pauses souvent, pour ceux qui n’ont pas l’habitude ; donner le temps à chacun de construire sa pensée, même si ça veut parfois dire laisser s’écouler plusieurs minutes de silence.

Magali Louette, permanente à ATD Quart Monde Jeunesse

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  1. Précarité, pauvreté et exclusion, article intéressant à lire sur :  www.infirmiers.com/ressources-infirmieres/documentation/precarite-pauvrete-et-exclusion.html
  2. NEETS = « Not in Employment, Education or Training ». Mot désignant les jeunes ni à l’école, ni au travail, ni en formation.

Trois clichés qui soulent les jeunes

« Ils ne sont pas capables »

Thomas, 28 ans « Moi quand j’ai commencé mes études, c’était un défi, les profs me disaient que je n’arriverai à rien, puis j’ai pu prouver que j’étais capable. Ça m’a pris du temps. »

Tiffany, 16 ans « On veut bien participer, mais s’ils ne nous donnent pas d’explication pour comprendre, on est paumés. »

« Ils sont fainéants »

Eric, 20 ans « J’aimerai travailler, mais les médecins ne veulent pas à cause de mes problèmes de santé. J’ai une pension : si je travaille, je perds ma pension. Je m’emmerde à rien faire. »

Anthony, 20 ans « Pour vivre, il faut un travail. Le travail, c’est pour avoir de l’argent, après on a la liberté pour le dépenser. »

J, 14 ans, se lève à 4h00 du matin pour participer à une journée de réflexion sur l’école.

F, 26 ans « Je voulais voyager, mais personne ne me prenait au sérieux, ça m’a cassé. Mais maintenant, je ne peux plus. »

Un jeune, « à Carrefour, ils ne m’ont pas voulu car avant j’ai fait du volontariat dans l’artistique, et pour eux, il fallait que ça soit dans le même domaine. »

« Ils ne bougent pas leur cul pour chercher du boulot »

Un jeune, 21 ans « Lors d’un entretien, on m’a dit que j’étais au chômage depuis trop longtemps pour qu’ils m’engagent. »

Un jeune, 29 ans « J’ai été bête d’arrêter l’école, mais je voulais travailler pour gagner ma vie. »

Thomas, 28 ans « Lors d’un entretien après un an de stage, on m’a dit que j’avais pas assez d’expérience pour bosser. »