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Rencontre & Réflexion

Mai 68, à ceux qui viendront après nous…

  26 Mar , 2018       Dossier réalisé par Nurten Aka

«On ne tombe pas amoureux d'un taux de croissance», «Quand les parents votent, les enfants trinquent», «Plus je fais l’amour, plus je fais la révolution», «Si tu rencontres un flic, casse-lui la gueule»... avec ses slogans, Mai 68 est presque un recueil de poésie «fureur de vivre».

En 1968, issues d’une lame de fond, de multiples contestations explosent. Révolte de la jeunesse, conflits sociaux et bouleversements culturels. Le moment est inédit. De la Californie à Paris, en passant par Amsterdam, Prague, Rome, Berlin-Ouest, Varsovie, Dakar, Tokyo, Montréal, Mexico, Uruguay, Bruxelles, Liège, Leuven… des étudiants, des ouvriers, des bourgeois, des prolétaires, des intellectuels, des artistes se révoltent. En hors-la-loi, ils posent des barricades, occupent des lieux, créent des assemblées libres et des ateliers populaires. Ils rêvent concrètement d’un autre monde ou, en tout cas, de renverser l’ordre établi. La Désobéissance civile (1849) d’Henry David Thoreau est au menu des lectures.

La jeunesse revendique la « libéralisation des mœurs », conteste la « vieille Université », la société de consommation, les institutions, les valeurs traditionnelles, le capitalisme, l’impérialisme américain. Certains y voient l’avènement du peuple adolescent et d’une jeunesse politisée et militante (sur l’écologie, la guerre du Vietnam…) se développant par la suite dans des divers mouvements sociaux.

En Belgique, tandis que les Flamands sont dans leur « Leuven Vlaams/Walen buiten », Mai 68 débute par un mouvement de contestation des autorités à l’ULB, qui donnera lieu à des meetings et des occupations d’universités comme à Liège. Les élèves dorment dans les amphis et se solidarisent des lieux symboliques tel le Palais des Beaux-Arts (photo) à Bruxelles occupé par des artistes des deux communautés culturelles (dont Marcel Broodthaers et Roger Somville) causant, à coups de happenings (photo ci-contre) et autres assemblées libres, de culture, d’art et de politique.

Mai 68-2018, le COJ a ressemblé quatre regards-témoins de l’époque. Le sociologue, la militante’68, le culturel et le journaliste. Le goût de l’Histoire (ici racontée) avec ses répercussions du passé sur le présent.

Quartes regards-témoins ( extraits) :

« Mai 68 fut une crise, comme le sociologue Alain Touraine le dit dans une observation-métaphore, de l’homme-blanc-adulte-riche.  A partir des années 60, on voit surgir et s’imposer les mouvements sociaux de ceux que ce modèle culturel ne voulait pas voir : le mouvement féministe, le mouvement des jeunes (dont Mai 68 est une expression), le mouvement des Noirs  (et des colonisés), le mouvement des pauvres (ouvriers, dominés). Avec 50 ans de recul, c’est ce qui me  frappe le plus. En ‘68, c’est la crise de légitimité du modèle culturel progressiste qui croyait au progrès, à la raison, à l’égalité, au devoir, à la nation. Cet ensemble de croyances est entré en crise. Tout est permis. « Sous les pavés, la plage » : c’est fini de travailler comme des bêtes et d’obéir à l’autorité à l’usine, en famille, à l’université. C’est la crise de l’autorité disciplinaire. On peut aller élever des chèvres dans le Larzac si on veut. C’est une époque où l’on se laisse pousser les cheveux et la barbe, où l’on quitte sa femme ou son mari. L’époque des hippies et des beatniks. Le changement vestimentaire est considérable…. »  Mai 68 : crise et mutation,  Guy Bajoit, sociologue.

 

 

  » J’ai suivi avec passion les événements de 68 à l’ULB. Mais les filles écoutaient ce que disaient les garçons, sans prendre la parole elles-mêmes. Lorsque Paris se rebellait nous avons imaginé de pouvoir faire la même chose à Bruxelles. Lors d’une assemblée, un garçon (maoïste) a demandé qui voulait bien aller distribuer des tracts…  «   Mai 68, photo-souvenir d’Anne MorelliHistorienne, professeure de l’UL

 

 

« Entre le 15 mai et le 10 juin, je participe aux Assemblées Libres à l’ULB véritable bouillonnement démocratique où de nombreux sujets de société sont débattus dans une immense liberté. Je découvre, fasciné, des orateurs d’envergure, grands dialecticiens, meneurs d’idées et parfois manipulateurs ! J’apprends beaucoup, en quelques heures, de ces Mony Elkaïm, Marco Abramovitch, Josy Dubié, Michel Caraël, Jacques Bourguaux, Jean Claude Garot, Georges Medzianagora, Jean Jacques Jespers, etc.  Autant de « parrains intellectuels » qui m’apportent, dans une réelle confusion créative, des propos sur le monde qui offrent de nouvelles perspectives comme l’exigence d’une démarche participative dans l’organisation des institutions scolaires et culturelles, l’accélération de la libération des moeurs, des nouvelles pratiques culturelles dites « alternatives », etc.  »   1968, année vibrante!Philippe Grombeer, ancien directeur des Halles de Schaerbeek et du théâtre des Doms à Avignon. 

 

« Notre première source d’exaltation, comme francophones, c’était la France antigaulliste dans un Paris en fièvre. « Europe 1 » nous plongeait, en direct  dans les manifestations, interviewant les étudiants tabassés par la police (« CRS/SS »). Les Flamands, eux,  pratiquaient le « Walen buiten », opérant une vraie révolution politique, historique. Côté francophone, la « révolution » a surtout introduit des étudiants et le personnel scientifique au sein du CA de l’ULB…. Tout le monde, ou presque, voulait la Révolution. La mode était au Petit livre rouge de Mao, un « catéchisme » de formules utopiques que les jeunes rabâchaient. Des étudiants, « croyants » sincères, allaient d’ailleurs travailler en usine pour vivre la condition prolétaire….  En mai 68, les leaders étaient des « machos », pratiquant l’égalité homme-femme… en théorie. Les filles étaient justes bonnes à « faire la soupe et l’amour » (je provoque, là) !  Mai 68, pour moi, c’est la révolution des mœurs, l’ouverture vers des mouvements étudiants ainsi que les mouvements féministes…. En ’68, l’utopie était le grand mot à la mode qui permettait d’entrevoir dans l’imaginaire le changement radical de la société. C’était l’outil pour renverser l’ordre établi. Rien n’a changé : les élites ont continué à se renverser les unes les autres… En 2018 ? On est passé du ‘Il est interdit d’interdire’ à «’Il est permis d’interdire’ …   »  Tout le monde voulait la révolution, Christian Jade, journaliste-RTBF.be 

 

 

Commémorations ’68

50 ans ! Les commémorations sur Mai 68 vont s’éclater. à Paris. Images en lutte s’expose aux Beaux-Arts, Mai 68 en théorie et Mai 68, Assemblée générale au Centre Pompidou. Site des festivités : www.soixantehuit.fr.

Bruxelles, les événements sont rassemblés sur www.contestation2018.bruxelles.be. à épingler. Occupied 1968-2018 à Bozar : expo sur la Génération Z, concert de Joan Baez, expos sur Hugo Claus, de leurs archives ’68  ou encore un Summer of Photography intitulé Resist! Le Théâtre de Poche propose son Village de la Contestation avec des spectacles (Vernon Subutex, Circus’68…) et des docus-débats sur les lanceurs d’alertes, l’artivisme, etc. Sur la scène flamande : Sous les pavés, het strand, spectacle des étudiants d’art dramatique de Leuven et Louvain-la-Neuve, ensemble ! Au Kaaitheater : Paradise Now (1968-2018) inspiré du légendaire spectacle (hippie) du Living Theater.

A Liège, La Cité Miroir organise plusieurs slogans-conférences autour de la question Des espoirs de Mai 68, ne reste-il que des slogans ?    N.A.