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Rencontre & Réflexion

Covid-19, les enfants, les jeunes et la communication

  28 Oct , 2020   , , , ,    COJ

En temps de crise. La communication vers les publics spécifiques, en particulier, à destination des enfants et des jeunes, thème du premier webinaire intersectoriel organisé par le Délégué Général aux Droits de l’Enfant (DGDE) et l’Observatoire de l’Enfance, de la Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse (OEJAJ). Une centaine de participants ont échangé réflexions, constats et pistes de solutions. En introduction, deux invités-interventions : le sociologue Andréa Réa et l’épidémiologiste, Marius Gilbert. 

Le webinaire était « sold out » avec plus d’une centaine de participants, des représentant.e.s de ces professionnel.le.s de l’éducation non formelle, de l’aide et du soin, issus des secteurs de la petite enfance, de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse. Un webinaire basé sur l’intelligence collective fort réussi tant au niveau technique (super fluide) qu’au  niveau des échanges. Peu d’entre nous ont décroché durant cette dense matinée sur écran !

L’idée de cette rencontre émerge d’un constat des organisateurs :  « La communication générale autour des mesures de prévention de la Covid-19 est, au mieux, hésitante depuis le début de la crise sanitaire, notamment vis-à-vis de certaines catégories de la population comme les enfants, les jeunes et les personnes issues des milieux moins favorisés. ».

Le Délégué Général aux Droits de l’Enfant (DGDE) et l’Observatoire de l’Enfance, de la Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse (OEJAJ) recommandent « de mieux inclure ces publics dans la communication générale à propos du virus, notamment en produisant des contenus spécifiques et en assurant leur diffusion large avec des outils adaptés.».  Des recommandations «restées lettre morte à ce jour », écrivent-ils.

D’où leur nouvelle piste: remobiliser les « corps intermédiaires » afin d’«améliorer la mobilisation des publics avec lesquels  nous sommes  en relation, et de mettre en pratique le principe du cercle vertueux ».  Objectifs de la démarche : permettre aux professionnel.le.s de l’éducation non formelle, de l’aide et du soin, issus des secteurs de la petite enfance, de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse d’être entendu.e.s dans leurs réalités sur le terrain, de faire remonter la parole des enfants et des jeunes mais aussi d’« aboutir à des recommandations concrètes et pragmatiques à relayer auprès des décideurs ».  Un vaste programme nécessaire, voire urgent, là où les jeunes sont encore une fois épinglés de négligence tous azimuts, là où les jeunes doivent affronter des difficultés qui parfois les submergent.

Dans son introduction, Bernard De Vos (Délégué général aux droits de l’enfant) a confié qu’au début de la première vague, « Nous n’avons eu de cesse de demander une communication adaptée par rapport aux enfants et aux jeunes. Beaucoup de nos mails sont restés sans réponse, notamment par la Première ministre, Sophie Wilmès.  Avec la deuxième vague, nous sommes de plus en plus sollicités».  Par ailleurs, il a signalé que dans le groupe Celeval (chargé de conseiller les membres du CNS), il y a un représentant permanent de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Pierre Wolper, qui est le recteur de l’université de Liège. « On est quelques-uns à faire patrie d’une sorte de groupe d’experts associés à Pierre Wolper pour essayer de l’alimenter et de faire les meilleures propositions».  Un levier donc pour informer, mobiliser et sensibiliser.  Le webinaire s’est poursuivi avec deux courtes interventions du sociologue, Andréa Réa et de l’épidémiologiste, Marius Gilbert.

Pour une politique différenciée et une prévention précoce

« La place publique est différente quant on vit à Molenbeek ou à Stockel. Dire à un jeune de ne rien faire , c’est organiser le désespoir. On est complètement structuré par les inégalités sociales. »  Andréa Réa, sociologue.


Le sociologue Andréa Réa a épinglé les liens entre la crise de la Covid-19 et les inégalités sociales (un de ses terrains de recherche). Étant donné que l’on n’a pas de données officielles, A. Réa est parti sur des exemples et des données sociologiques venues des USA,  de l’Angleterre et de la France. Il en ressort que le logement et le travail sont deux indices-sources d’inégalités et des taux élevés de contamination au Coronavirus. Ainsi, dans les quartiers pauvres comme à Saint-Denis, en France, qui enregistre un taux de surmortalité, on remarque que les logements sont souvent étroits, avec plus de personnes qui vivent ensemble (42% de 3Pers+, 18M2/pers), que les habitants sont généralement dans des métiers (de contact) où le télétravail est peu possible. Ce sont des vecteurs de la contamination, raison pour laquelle il est important d’avoir une clarification  sur ce qui est mis en oeuvre pour les travailleurs dans des lieux où le télétravail n’est pas possible.

« A Bruxelles, dit-il,  le croissant pauvre concentre le plus de contaminations. Le nombre d’opportunités de contacts et de diffusion de la maladie est supérieur dans ces quartiers.  Au delà de la précarité, au coeur du problème, se posent les questions de la densité de la population, du logement et du travail.  La limitation de la distanciation sociale, n’est pas toute chose égale par ailleurs. On est complètement structuré par les inégalités sociales. La place publique est différente quand on vit à Molenbeek ou à Stockel. Les gestes barrières sont apiquées différemment à la place Liedts et à la place Stockel. La fonction n’est pas la même. A partir du moment où on vit dans un espace exigu, aller dehors, c’est respirer. Par ailleurs, Il y a aussi des espaces de confinement sur lesquels il faut réfléchir ( les prisons, les IPPJ, etc.) » 

Pour André Réa, il faut sortir du discours moral et infantilisant du genre « Les gens sont déviants, ils n’appliquent pas les règles ». Selon lui, il est nécéssaire d’adapter « les règles par rapport aux réalités vécues des personnes» et viser « des mesures avec une politique différenciée » .

Par ailleurs, André Réa rappelle que l’école peut être un lieu de sécurité par rapport à certaines familles où ce n’est pas le cas. Il recommande aussi de différencier enfants et ados.  Selon lui, il  faut penser la question de la jeunesse « Qu’est-ce que avoir 20 ans aujourd’hui ? » car « dire à un jeune de ne rien faire  et ne pas vivre sa vie de jeune, c’est organiser le désespoir de manière structurelle».  A ce niveau-là, les associations ont une expertise à faire entendre.

Le sociologue de l’ULB attire l’attention sur le manque de données chiffrées. Il insiste pour une mise en commun de l’expertise des gens de terrain (qui actuellement fait défaut) et conseille aux associations de créer des mémorandums sur la collecte de données de terrain (données-témoignages-analyses) pour faire remonter l’expertise de terrain. D’ailleurs, André Réa et son équipe vont démarrer une recherche sociologique le 1er novembre et il précise que « les acteurs de terrain ont une partie de l’analyse et une partie de la solution ». 

« Toute action précoce sera plus efficace. Précoce, c’est-à-dire quand les hôpitaux sont vides et que tout semble aller mieux. C’est une logique difficile à intégrer ainsi que le phénomène de contagion. Les scientifiques ont d’ailleurs du mal à communiquer là-dessus. » Marius Gilbert, épidémiologiste.

De son côté, Marius Gilbert, chercheur en épidémiologie à l’ULB, a pointé le fait que les éléments de base du phénomène épidémique sont mal compris. Exemple avec le concept de la croissance exponentielle et de la chaine de transmission. Il l’a expliqué avec l’image parlante du doublement de grains de riz sur les cases d’un échiquier. Cela devient très vite ingérable.  « on traite des épidémies, explique-t-il, on oublie ce phénomène-là. Si on regarde le système uniquement au travers des premières cases, on se dit que « tout va bien » et puis, on se retrouve dans une situation très problématique». Pour lui : toute action précoce sur la chaine de transmission sera plus efficace. « Précoce », c’est-à-dire lorsque les hôpitaux sont vides et que tout semble aller mieux. « C’est une logique difficile à intégrer ainsi que le phénomène de contagion. Les scientifiques ont d’ailleurs du mal à communiquer là-dessus ». Il est revenu sur l’été où la Covid a repris avec un taux de positivité plus marqué chez les jeunes et adultes (20, 30, 40 ans) et qui ne s’est pas traduit dans les taux d’hospitalisation. Pour lui, cela pose la question de la  « définition de cas » qui a été une source de confusion en termes de communication.

Marius Gilbert a également pointé les médias où les interventions (experts et autres) se font dans différentes directions et brouillent les cartes. Même si chacun croit à ce qu’il dit , cela aboutit à une communication « désastreuse » en matière de prévention. Pour cet épistémologiste, le focus doit se faire sur la prévention. « Il faut agir et maintenir la prévention à un moment calme où on a l’impression que les mesures sont inutiles. Il ne faut pas sous-estimer les difficultés de la communication quand les hôpitaux sont vides. » a-t-il expliqué. Et revenir au fonctionnement de base de la transmission. « Si l’on explique comment la transmission (exponentielle) peut arriver, les gens comprendront mieux.»

Constats et pistes de solutions

En sous-groupes dans cinq ateliers virtuels , les participants ont partagé leurs constats, leurs expériences ainsi que des pistes de solutions. Il en ressort.  Au niveau des constats : le ras-le-bol des jeunes désignés comme des boucs émissaires mais aussi face aux contraintes des mesures sur leurs préoccupations urgentes ( travail, recherche de stage etc. ) ; l’incompréhension des jeunes face aux différentes communications officielles, de toujours s’adapter aux nouvelles mesures. Aussi pour les acteurs de terrain qui doivent au préalable prendre du temps pour comprendre ces mesures ; l’angoisse des jeunes et  des familles ( phénomène d’enfermement où des familles décident par exemple de ne plus envoyer les jeunes à l’école, dans les associations, etc. ) ; des documents officiels lourds et laborieux ( manque de vidéos simples, de brochures pratiques…) ; le télétravail qui rend difficile le contacts avec les jeunes ; des jeunes qui se sentent concernés sont aussi de plus en plus inquiets ;  une différence des zones d’intervention (urbain-rural) où le vécu et les moyens sont différents ; le manque de matériel ( ex : contrer le décrochage scolaire , manque d’ordi etc.) ; l’urgence des moyens ou encore l’urgence d’ouvrir l’école ( « c’est compliqué d’entrer dans les écoles (déjà avant). Avec la crise, on a l’impression que l’école s’est enfermée à double tour »)…

Du côté des pistes de solutions :  penser au contact de rue ( car tous n’ont pas accès aux outils numériques) ; favoriser des messages-clefs dans des supports utilisés par les jeunes ; confier des responsabilités aux jeunes ( ex. ambassadeurs). Certains jeunes peuvent être des bons communicants ; penser le volontariat des jeunes dans des lieux de besoins ; vision à long terme à travers des messages d’espoir pour éviter les sentiments de résignation ; créer des SAS pour respirer ; travailler avec les jeunes sur les risques et la prévention ; travailler sur des messages positifs avec la jeunesse, les mouvements de jeunes et les organisations de jeunesse ;  récolter des données intersectorielles, fédérer les voix dans une dynamique d’interpellation à destination des politiques mais aussi des parlementaires (actuellement assez silencieux) ; avoir un porte-parole des enfants et adolescents ;  penser à l’Éducation aux médias contre les fake news ; sortir de l’approche répressive, viser l’inclusion et le positif ;  organiser des focus-groupes jeunes participatifs, à l’image de l’opération « thermos », imaginer une opération des jeunes ( ex. distribution ciblée de masques avec message, etc.) : une communication directe des enfants et des ados sur le grand public à travers les médias mainstream ; une meilleure écoute et des mesures plus adaptées vis-à-vis des enfants en situation de handicap ( ex. difficultés avec le port des masques) ; prévoir, au cas où l’école devrait s’arrêter, d’avoir des services prêts à l’accueil…

Prochainement, une nouvelle rencontre-webinaire aura lieu. Il est conseillé de s’inscrire à temps (les places sont limitées).

Nurten Aka

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Site du Délégué général aux droits de l’enfant : www.dgde.cfwb.be

Site de l’Observatoire de l’Enfance, de la Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse :  www.oejaj.cfwb.be